Un peu d’histoire

La notion d’œkoumène est intimement liée à l’histoire de la géographie. La signification du mot a évolué en même temps qu’évoluait le regard que posait l’Homme sur sa planète, sur son interaction avec l’environnement et sur les relations entre les peuples.

L’étymologie du mot renvoie dès l’origine à la notion d’habiter la terre (oikéô : j’habite); elle tisse le lien qui existe entre les hommes et l’endroit où ils vivent. Œkoumène a pour racine oïkos : la maison, par extension la demeure, au sens de la Terre (gê), habitée et habitable.

L’oïkoumené désignait, chez les grecs, la terre habitée et habitable selon leur mode d’organisation et de gouvernement. Au delà des terres habitées se trouvaient les barbares (barbaros : les étrangers) dont l’organisation différait de la culture grecque. Les gréco-romains ont longtemps utilisé le terme barbares. Ainsi parle-t-on des « invasions barbares » qui ont mis fin, entre autres causes, à l’empire romain.

La racine grecque oïkos est à l’origine de quelques autres mots comme écologie : oïkos maison, logos science / économie : oïkos maison, nomos administrer / ou encore dans le domaine religieux, œcuménisme : rapprochement de courants confessionnels divergents.

Avec les cartographes Eratosthène (275-193 av JC) et Ptolémée (100-185 ap JC) l’œkoumène va lentement s’étendre du territoire grec aux régions lointaines. Leurs cartes du monde gréco-romain vont inclurent les terres du Nord de l’Atlantique à l’Inde (Eratosthène) et le catalogue de Ptolémée comptera 5000 localisations s’appuyant sur un système de coordonnées en longitudes et latitudes, déjà esquissé par Hipparque. Ptolémée étendra l’œkoumène du Nord de l’Europe à Ceylan en passant par les Canaries et la Chine. Les cartographes s’appuyaient sur les observations des explorateurs. En Europe les travaux des géographes anciens seront oubliés au profit de représentations du monde davantage codées, comme l’étaient les cartes  dites « du T dans le O ». Il faudra attendre 1477 pour que soit imprimée en occident la première carte basée sur les travaux de Ptolémée complétés par les géographes arabes.

En 1700 le géographe Delisle s’illustre par une représentation du monde connu détaillée et nourrie de notes, ainsi que par une attention particulière à l’échelle des cartes, c’est-à-dire au rapport des grandeurs. Delisle deviendra le cartographe de Louis XIV. Les cartes peuvent être un instrument du pouvoir ; l’œkoumène qu’elles représentent alors est souvent la terre habitable à conquérir, si ce n’est déjà fait.

Pourtant, les découvertes modelèrent la notion d’œkoumène jusqu’à gommer son sens de seule terre habitée. Au monde unique succéda la multitude des autres terres habitées et habitables de la planète. En même temps, les écoles et les réflexions géographiques se diversifiaient. La cartographie et l’exploration furent les outils de la connaissance et de la localisation de ces autres « manières d’habiter ». La notion de citoyen du monde émerge au XVIIIe en particulier avec Kant qui invite à prendre conscience de « l’unité terrestre ».

Le siècle des lumières et le suivant seront ceux des grandes explorations : John Byron (1723-1786), Marion Dufresne (1724-1772), James Cook (1728-1779, Bougainville (1729-1811), Joseph de Kerguelen (1734-1797). L’on recherche activement un continent austral et un passage du Nord-Ouest, en découvrant à l’occasion une multitude d’îles du Pacifique, tandis que les cartographes conjecturent sur ces territoires inconnus. Ptolémée d’ailleurs avait déjà évoqué une possible terre australe que Dumont d’Urville (1790-1842) découvrira en 1840 : La Terre Adélie. Alexandre Humbolt (1769-1859), navigateur savant et humaniste, fin observateur et expérimentateur, s’efforcera de dépeindre la complexité du monde (dans son œuvre Cosmos) et l’interdépendance des phénomènes. L’œkoumène prend la couleur d’un système global dont il faut comprendre les mécanismes par des approches techniques et philosophiques ; les unes s’observent dans les forces et équilibres de la machine Terre, les autres dans l’humanité qui investit cette même Terre.

L’Homme étant partout, ou presque, et dans tous les cas ne pouvant survivre sans exploiter son unique monde jusque dans ses contrées les plus extrêmes, l’œkoumène aujourd’hui doit être compris comme notre maison à tous, complexe, fragile, riche et belle encore, maison dont il ne viendrait à personne l’idée d’y mettre le feu, car nous sommes dedans, ou dessus, comme vous voudrez.

Sources :

Oekoumène (J.T.L.)

http://www.hypergeo.eu/article.php3?id_article=27

Ptolémée :

http://www.col-camus-soufflenheim.ac-strasbourg.fr/Page.php?IDP=671&IDD=0

http://blog.mondediplo.net/2008-02-07-Quand-les-geographes-cherchaient-leur-chemin

Alexandre de Humboldt (1769-1859)

Anne BUTTIMER University College Dublin, Irland

http://fig-st-die.education.fr/actes/actes_2001/rocques/article.htm

Une géographie partagée : Jean-Marie Baldner et Didier Mendihil

Les mots de la Géographie : dictionnaire critique Roger Brunet, R. Ferras, H. Théry RECLUS – La documentation Française.

Pour en savoir plus sur le cosmopolitisme, ce texte éclairant qui actualise la philosophie de Kant : Monique Castillo, « Les droits de l’homme entre cosmopolitisme et mondialisation », Documents de travail du département de philosophie de l’université de Poitiers, disponible sur le site : http://www.sha.univ-poitiers.fr/philosophie/. Aucune autre publication de ce texte ne peut avoir lieu sans l’autorisation de l’auteur.